Du vin, du punch, une tasse pour les boire !
(2002)

Figure 1 : Un ensemble wassail très élaboré. Cet exemple comprend non seulement le bol ainsi que cinq des six tasses d'origine, mais également un plateau. Le bol possède un couvercle avec un contenant pour les épices dans la partie supérieure. Tiré de Loan Exhibition of Drinking Vessels, Books, Documents, etc, Held at Vintner's Hall, Londres, 1933.

Depuis la fin de la fouille du Elizabeth and Mary en 1997, l'attention des chercheurs s'est portée vers plusieurs objets intrigants découverts dans les concrétions. Leur examen aux rayons X a révélé la présence de plusieurs objets intéressants cachés dans un matériau dur comme du béton, alors que d'autres étaient visibles en surface. Un de ces objets intéressants, dont seulement une partie pouvait se deviner, présentait une structure ronde, très régulière, qui semblait être du verre ou de la céramique.

Figures 2-3 : La petite tasse à divers moments de son dégagement de la concrétion mère. Photographie : Service de conservation, Parcs Canada.

Habituellement, les objets cachés au cœur des concrétions sont dégagés en une seule opération pour faciliter l'enregistrement de l'information, ainsi que pour diminuer les perturbations sur la stabilité des objets. Avec soin et minutie, l'objet fut dégagé à l'aide d'un marteau pneumatique et de petits outils. Après 42 heures de travail, il était libéré de la concrétion. L'examen de l'intérieur nous réservait une belle surprise : sa structure était évidée, les rebords très droits, et le matériau constitutif n'était ni du verre, ni de la céramique, mais du bois !

Tout au long du XVIIe siècle, des ensembles de gros contenants de service et de tasses en bois avec un fond arrondi furent fabriqués. Le contenant de service portait le nom de wassail bowl. Le mot wassail tire son origine du saxon was hael, signifiant « soyez salué » ou encore « bonne santé ». Cette expression devint associée aux festivités du temps de Noël.

L'ensemble wassail consistait en un large récipient, accompagné de quatre à six tasses, destiné à contenir un breuvage. Le récipient possédait parfois un couvercle, qui était occasionnellement doté d'un petit contenant à épices servant à rehausser le goût du breuvage. Ce genre d'ensemble était toujours fabriqué en gaïac, un bois tropical très dense. Ce bois s'avérait à l'époque très dispendieux et la possession d'un tel ensemble constituait un symbole social important.

En 1690, plusieurs sortes de breuvages chauds et froids auraient pu être servis dans une tasse wassail. Le chroniqueur anglais Samuel Pepys note dans son journal le 6 janvier 1668, l'accueil de plusieurs invités auxquels furent servis « un bon breuvage à base de vin blanc sec (sack posset) et un excellent gâteau ». Un livre de recettes écrit en 1683 par John Brookes renferme une recette pour le sack posset. L'ingrédient de base de cette boisson était le vin blanc, mais avec plusieurs ajouts :
« Prenez 12 oeufs et brisez les dans un contenant, avec le jaune et le blanc, et ajoutez une pinte de vin blanc sec et un peu de sucre fin, et faites chauffer le tout à feu doux au-dessus d'un feu de charbon de bois et battez (agitez), jusqu'à ce que la mousse ait bien levé, et prenez un quart de crème bouillante, avec du sucre & versez le tout dans le contenant, en prenant soin de garder la crème élevée lorsqu'elle est versée ».
De toute évidence, le résultat final de cette recette produit un breuvage très riche, dense et sucré.

Un autre breuvage très populaire en 1690 était le punch. On pouvait le boire froid en été ou chaud en hiver. Samuel Sewell, un pasteur de la Nouvelle-Angleterre, note dans son journal du 28 septembre 1688 que lors d'une rencontre, il a « dîné avec de l'esturgeon, du vin, du punch et de la musique ». Un livre de recettes de 1681 compilé par Rebecca Price donne cette recette pour le punch :
« Prenez deux quarts d'eau et ajoutez trois-quarts de livre de sucre fin, ainsi que le jus de douze citrons, et lorsque le sucre est bien dissout, tamisez le tout et ajoutez un quart de Brandy, ainsi que de la muscade au goût : vous pouvez boire le tout maintenant ou le conserver en bouteilles ».
Le punch pouvait alors être fabriqué avec du rhum ou du brandy. L'hôtel de ville de St.Mary's, au Maryland fixe en janvier 1685 le tarif que les taverniers pouvaient réclamer pour leurs boissons. La liste inclut « un bol de punch avec un quart de rhum à 30 p(ence) » et « un bol de punch avec un quart de brandy à 40 p(ence) ».

À la fin du XVIIe siècle, les bols et les tasses de gaïac furent remplacés par des contenants de céramique et de verre. À l'exception de la fête de Noël, l'expression bol wassail fut remplacée par bol de punch.

L'existence d'une tasse wassail en 1690 n'est donc pas surprenante, mais sa présence à bord du Elizabeth and Mary est plus difficile à expliquer. Fut-elle apportée par un officier de la milice en tant que symbole de rang social? Ou simplement parce que cet objet était robuste et difficile à briser ? Peut-être pour ces deux raisons ? L'identification de notre petit objet à la forme arrondie a été faite, mais l'explication de sa présence à bord demeure toujours un mystère.

La petite tasse est parvenue au Centre de conservation du Québec en novembre 1999. Afin de pouvoir déterminer le type de traitement, il était nécessaire de procéder à l'identification de l'essence du bois. Comme cet objet est unique et sa surface intacte, il était impossible de procéder à un échantillonnage sans en compromettre la structure. Nous avons dû nous contenter d'un examen visuel et macrophotographique. Il était également difficile de préciser la couleur du bois en raison de la présence du fer qui contaminait la surface. Nous savions que nous avions affaire à un bois dense, possiblement exotique, et que, selon les sources historiques, ce type de tasse à boire était souvent fabriqué avec du gaïac.

Si l'échantillonnage s'avérait impossible, la détermination de l'essence du bois pouvait toutefois s'effectuer de façon indirecte par le calcul de la masse volumique, qui est le quotient de la masse du bois par son volume. Chaque essence de bois possède plusieurs caractéristiques importantes qui vont déterminer ses caractéristiques mécaniques et physiques. La densité est une d'entre elles, et même si elle ne doit être considérée que comme une approximation en raison des variations anatomiques et du contenu en eau, elle est utilisée pour la détermination de la masse volumique, qui facilite la comparaison entre les essences.

Nos calculs nous indiquaient que la masse volumique de notre objet était comprise entre 1,12 et 1,19; le gaïac, avec une valeur comprise entre 1,10 et 1,23 semblait être un bon choix, alors que l'ébène, qui avait été envisagé au tout début de nos travaux en raison de la couleur noirâtre du bois, fut écarté, avec des valeurs variant entre 0,98 et 1,09.

Nous ne pouvons l'affirmer hors de tout doute sans échantillonnage, mais le gaïac constitue une identification très probable pour notre petite tasse. C'est un bois dense, tirant sur le vert, légèrement huileux au toucher. Ces caractéristiques en font un choix excellent en construction navale, lorsqu'il est nécessaire d'utiliser un bois résistant au gauchissement, mais également pour la fabrication d'objets prestigieux ou décoratifs.
Tenant compte de ces connaissances, une recherche dans la littérature spécialisée des approches de traitement pour le gaïac et les bois exotiques, ne donna que peu de résultats, malgré la consultation de plusieurs restaurateurs d'ici et de l'étranger.

En décembre 1999, il fut décidé de débuter le traitement en extrayant le fer et les sels contaminant le bois à l'aide de l'électrophorèse. Ce procédé est utilisé pour traiter les objets qui ne sont pas conducteurs d'électricité. D'ailleurs, la plupart des objets organiques (le cuir, le bois, l'ivoire et les cordages) du Elizabeth and Mary ont été traités à l'aide de ce procédé.

Figure 4 : Le montage d'électrophorèse (la petite tasse est cachée par les électrodes métalliques). Photo : André Bergeron, Centre de conservation du Québec.

Lors du traitement par électrophorèse, l'objet est placé entre deux électrodes, une positive et l'autre négative, en imposant un faible voltage au montage. En théorie, tout ce qui est de charge positive (le fer par exemple) se déplacera vers l'électrode négative, alors que ce qui est de charge négative (les chlorures par exemple) se déplacera vers l'électrode positive. Un électrolyte est également nécessaire pour transporter les charges entre les deux électrodes. Pour ce traitement, nous avons utilisé une solution de polyéthylène glycol à 5% dans de l'eau déionisée.

L'étape suivante utilise un crayon ultrasonique (le même instrument utilisé par votre dentiste pour nettoyer vos dents) pour enlever les petits grains de sable et de débris prisonniers des cellules du bois. Ensuite, un complexant (un produit chimique pouvant se lier au fer résiduel sur la surface) est utilisé pour éliminer les dernières taches de fer et pour uniformiser son apparence.

Une fois toutes ces étapes préliminaires accomplies, nous imprégnons le bois avec du polyéthylène glycol, en prévision de la dernière étape de séchage à froid effectuée dans un lyophilisateur. Cette approche est couramment utilisée pour sécher les objets fabriqués en matériaux organiques tels que le bois, puisque le séchage à température de la pièce est habituellement dommageable. Sécher un objet à des températures sous zéro minimise les risques de distorsion et de fendillement.

C'est ainsi qu'après neuf mois d'immersion dans la solution de polyéthylène glycol, la petite tasse fut placée dans notre lyophilisateur pour 96 heures. Après stabilisation de son poids, l'objet a été placé dans un contenant fermé pour faciliter son acclimatation aux conditions ambiantes. Le gaïac s'est bien comporté lors du séchage, même si le rebord (très mince) s'est légèrement tordu par endroits. Finalement, un revêtement protecteur de cire micro-cristalline fut appliqué sur le bois. Désormais, cet objet peut maintenant être étudié par les chercheurs en culture matérielle et autres spécialistes, et être préservé pour le plus grand bénéfice de tous ceux qui pourront apprécier sa beauté lors d'une éventuelle mise en valeur.

 

Figures 5 et 6 : La tasse en gaïac, après traitement. Photographie : Jean Blanchet, Centre de conservation du Québec.

André Bergeron, Centre de conservation du Québec et Phil Dunning, Parcs Canada
Avril 2002

Remerciements

Les auteurs aimeraient souligner la contribution des personnes suivantes pour le traitement de la tasse et lors de la préparation de cet article : de Parcs Canada, service de conservation, Doug Beaton, Marthe Carrier et E. Samuelsson, qui ont effectué le dégagement de la tasse, Marc-André Bernier, de Parcs Canada, Maryse Crête, Murielle Doyle et Blandine Daux, du Centre de conservation du Québec pour leurs commentaires de relecture. Nous aimerions également remercier Patrick Albert et Bernard Vallée du Centre de conservation du Québec, David Grattan de l'Institut canadien de conservation, et Per Hoffmann, du Deutsches Schiffarts Museum, qui nous ont fait bénéficier de leur expertise et de leurs conseils lors du traitement de cet objet.

Bibliographie

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Sell, Jurgen et François Kropf , Propriétés et caractéristiques des essences de bois, Lignum, 1990.
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Pepys, Samuel, Pepy's Diary. Everyman's Library, London, 1936.
Pinto, Edward H., Treen and Other Wooden Bygones, G Bell & Sons, London, 1969.
Price, Rebecca, The Compleat Cook, Routledge & Kegan Paul, London, 1974.
Sewell, Samuel, The diary of Samuel Sewell, 1674-1729, Farr, Strauss and Giroux, New-York, 1973.
U.S. Department of Agriculture, Forest service, Wood Handbook, n. 72, Washington, 1974.

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