Les céramiques (2001)

Le traitement des objets du Elizabeth and Mary s'est surtout concentré jusqu'à maintenant sur la stabilisation des objets fabriqués à partir de matériaux organiques, comme les souliers, les objets de bois et d'ivoire. Comme les céramiques ne présentaient pas de problèmes particuliers de conservation, elles ont tout simplement été placées temporairement dans des contenants remplis d'eau. La recherche et le traitement de cette catégorie d'objets ont tout de même progressé, et en voici quelques résultats.

L'analyse des céramiques

Code Type de poterie
Nombre de fragments
%
LAB-01 Poterie commune rouge de Nouvelle-Angleterre : pots d'entreposage
726
77,0
LAB-02 Poterie commune européenne à glaçure verte : pichets
10
1,0
LAB-03 Poterie commune ibérique rouge-orangée micacée : amphores
60
6,4
LAB-04 Poterie commune décorée à l'engobe (slipware du Staffordshire) : tasses
3
0,3
LAB-05 Faïence stannifère anglaise blanche : pots de pharmacie
1
0,1
LAB-06 Grès rhénan brun au sel : cruches bellarmine
66
7,0
LAB-07 Grès rhénan gris au sel, à décor bleu (Westerwald) : chopes/pichets
16
1,7
LAB-08 Grès germanique au sel de couleur chamois : bouteille de Seltz ou d'eau de vie de genièvre (gin)
1
0,1
LAB-NI Corps variés modernes et non identifiables
60
6,4
TOTAL
943
100

Tableau 1 : Ventilation des types de poterie.

Le tableau illustre les codes utilisés, les types de poterie et le nombre de fragments. Une brève description suit, avec certaines caractéristiques de leur utilisation et de leur provenance.

Les pots d'entreposage en poterie commune rouge (LAB-01)

Pot d'entreposage Pot d'entreposage C'est le type le plus fréquent. Il s'agit d'une pâte prenant une couleur rouge orangé moyen à la cuisson, en atmosphère uniformément oxydante, produisant un biscuit dur, ferme et généralement homogène. Aucun dégraissant n'est visible à l'œil nu. La glaçure plombifère brun caramel au fer-manganèse n'est appliquée qu'à l'intérieur des objets et sur l'extérieur du rebord. Le remontage des objets n'est pas terminé, mais permet déjà d'identifier au moins deux formes de pots au profil légèrement différent. Le corps bulbeux et la large ouverture pourvue d'un rebord en bandeau en font des contenants pour l'entreposage et la conservation à court terme des aliments secs ou semi-liquides nécessaires à la préparation des repas à bord. Quant à leur origine, nous la croyons nord-américaine. De tels pots furent fabriqués en grande quantité en Nouvelle-Angleterre et en particulier dans la région de Boston, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des collègues des États-Unis qui ont vu des photographies de nos pièces ont pu nous confirmer qu'il s'agit de pots d'entreposage communs assez fréquemment trouvés sur des sites terrestres contemporains ou postérieurs du Elizabeth & Mary.

Grand pichet en poterie commune européenne à glaçure verte (LAB-02)

Fragments de pichet Les quelques fragments trouvés, appartenant probablement à un seul objet, rappellent les pichets verts de type saintongeais trouvés dans presque tous les sites d'occupation française du XVIIe et de la première moitié du XVIIIe siècle. L'article était d'abord destiné au service des boissons, l'intermédiaire désigné entre le tonneau de bois et le broc ou la chope du marin. Mais, vu sa taille, il peut aussi, tout comme le pot commun, servir à l'entreposage à court terme pour l'ordinaire quotidien de la cuisine. Rappelons que les marins buvaient allègrement eau, vin et eau-de-vie tous les jours. A bord des bateaux, on utilisait aussi des chopes en bois et en étain. C'est peut-être ce qui explique le fait que nous n'ayons trouvé qu'un seul de ces pichets à bord.

Amphores méditerranéennes en poterie commune ibérique rouge orangée micacée (LAB-03)

Fragments d'amphore méditerranéenne

Contenants classiques d'entreposage et de transport pour les denrées de première nécessité comme le vin, le cidre, les huiles et le vinaigre, ces amphores sont presque toujours du voyage maritime depuis l'Antiquité jusqu'au début du XIXe siècle. On les retrouve dans presque toutes les épaves et sur de nombreux sites terrestres des XVIIe et XVIIIe siècles. Plutôt lourdes même quand elles sont vides et avec leur base arrondie, on les entasse dans la cale où elles contribuent aussi au lest du bâtiment. Leur col en saillie ménageant sous le goulot une gorge profonde permet d'en suspendre quelques-unes ici et là, pour le service. On les ferme souvent avec un disque en céramique collé au goulot avec de la cire ou peut-être de la résine. Les amphores sont une alternative facile à la futaille pour le transport des marchandises en provenance des pays méditerranéens où on les fabrique à bon marché. Les amphores du Elizabeth & Mary ne sont pas semblables aux " jarres à olives " classiques à pâte plutôt blanchâtre et graveleuse. Elles sont du type à pâte rouge micacée fabriquées autour de Mérida.

Tasses en poterie commune décorée à l'engobe (slipware du Staffordshire) (LAB-04)

Tasses Phénomène assez rare dans notre inventaire céramique du navire, voici deux objets décorés, faits d'un type très répandu en Angleterre à la fin du XVIIe et durant la première moitié du XVIIIe siècle. L'un d'eux est presque complet et intact. Le produit devint aussi populaire en Nouvelle-Angleterre et au Bas Canada. Le slipware du Staffordshire, caractérisé par ses méandres et ses vagues d'engobes blanc et brun alternés, est un produit légèrement plus coûteux que la poterie commune unie non décorée. Ces deux tasses, les seules de notre lot, formes pourtant d'usage courant, sont peut-être la propriété personnelle et privilégiée d'un capitaine ou de membres de l'équipage qui les auraient emportées pour l'expédition.

Pots de pharmacie en faïence stannifère anglaise blanche (LAB-05)

Pot de pharmacie Ces petits pots, dont le plus grand à la forme d'un albarello, font normalement partie du coffre du chirurgien de bord avec les autres contenants et accessoires médicinaux. On y met divers médicaments en poudre, en cachets et en pommade pour soigner les malaises courants pendant les voyages. De tels contenants, de même que d'autres de même forme parfois plus grands et parfois décorés de motifs ou bordures polychromes, se retrouvent couramment dans de nombreux sites du XVIIe et du début du XVIIIe siècle aussi bien de ce côté de l'Atlantique qu'en Angleterre. Cet objet de céramique est le seul à avoir survécu au naufrage sans altération ni contamination par le fer, ce qui est exceptionnel pour notre site.

Cruches bellarmines en grès rhénan salé brun (LAB-06)

Cruche bellarmine La bellarmine (ou bartmannkrug) porte souvent sur son col, dès le XVIe siècle, un appliqué généralement fort stylisé représentant un visage barbu. Selon l'une des traditions populaires les plus persistantes, il s'agit d'une caricature du cardinal Roberto Bellarmino (1542-1621), opposant catholique acharné au protestantisme. La panse des bellarmines des XVIe et XVIIe siècles arbore aussi divers médaillons pastillés et d'autres motifs en relief. Les spécimens plus récents, fabriqués à partir du milieu du XVIIIe siècle ou encore les imitations anglaises ou américaines, sont le plus souvent dépourvus de tout décor. La bellarmine est un contenant tout usage assez commun, lourd et robuste, destiné au transport et à l'entreposage. Originaire des régions de Siegburg, Raeren et Frechen, en Allemagne, il se répand un peu partout en Europe et en Amérique, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à la faveur des explorations et du commerce hollandais. On y met surtout vin, bière, eau-de-vie, vinaigre et huile comestible. L'archéologie de la période historique nord-américaine nous les révèle un peu partout aussi bien dans des contextes français qu'anglais de cette époque. Il n'y a donc pas de surprise à en découvrir quelques-unes à Baie-Trinité. Au moins l'une d'entre elles porte le masque caractéristique. Sa facture et son apparence la placent sans problème à la fin du XVIIe siècle.

Chopes ou pichets en grès rhénan gris au sel, à décor bleu et pourpre (LAB-07)

Fragment de chope ou pichet Les chopes et pichets de la région rhénane du Westerwald sont bien caractéristiques avec leur ornementation chargée de motifs incisés, appliqués et imprimés, le plus souvent relevés d'émail bleu et pourpre de cobalt et de manganèse. Eux aussi sont fabriqués en Allemagne et exportés par les marchands hollandais, en quantité massive. Ils sont vite adoptés comme récipients à boire habituels dans les auberges, cabarets et tavernes d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord au XVIIe et au XVIIIe siècles. Fabriqués en plusieurs tailles, certains portent un chiffre incisé sur la face extérieure de leur rebord pour en officialiser la capacité selon un système fractionnaire. Vu leur petit nombre, il y a fort à parier que les marins du Elizabeth and Mary utilisaient aussi d'autres contenants, probablement en étain.

Bouteille d'eau de Seltz ou d'eau-de-vie en grès germanique au sel de couleur chamois (LAB-08)

Fragment de bouteille en grès

Cette bouteille cylindrique haute, à épaule courte et arrondie en forme de torpille, est un contenant commercial, c'est-à-dire originalement vendu et livré avec son contenu : une eau minérale ou une eau-de-vie, souvent de genièvre (gin). C'est notre seul spécimen. Sa date d'apparition est incertaine mais il est bien possible qu'elle se place au XVIIe siècle. On en a fabriqué pratiquement jusqu'à récemment. Il est aussi possible que celle-ci soit un objet intrusif, d'origine moderne.

Corps céramiques variés modernes et non identifiables (LAB-NI)

Nous plaçons, sous cette désignation, les pâtes visiblement récentes, donc non rattachées aux activités de notre équipage, de même que d'autres corps céramiques trop abîmés, brûlés ou érodés pour pouvoir être identifiés de façon certaine.

Distribution géographique de l'assemblage céramique

carte de distribution des céramiques

L'assemblage céramique du Elizabeth & Mary est assez diversifié quant à l'origine des pièces et aux fonctions représentées. Jarres d'entreposage de Nouvelle-Angleterre, d'Allemagne et d'Espagne, pichet de service de France, tasses ou chopes d'Allemagne et d'Angleterre, pots pharmaceutiques d'Angleterre, bouteille commerciale d'eau-de-vie ou d'eau de Seltz d'Allemagne, témoignent du choix de produits céramiques qui circulent à l'époque et qui s'offrent aux miliciens de Boston à la fin du XVIIe siècle.

Les traitements de conservation

Le dessalement des objets

La première étape de traitement des tessons consiste à extraire les sels qui vont contaminer les pâtes. Cette contamination est principalement reliée à la porosité de chaque objet, donc à la composition chimique de la pâte, de sa structure, de sa granulométrie et de sa température de cuisson. Un objet cuit à haute température comme un grès rhénan par exemple, est peu poreux et risque moins d'être contaminé par des sels. Par contre une terre cuite grossière, cuite à basse température, est beaucoup plus poreuse et son assèchement rapide, sans dessalement, risque de faire éclater sa surface et entraîner sa destruction complète. Le dessalement a été effectué sur le terrain lors du rinçage des tessons par l'eau de la rivière, étape essentielle du traitement de tous les corps céramiques provenant d'un milieu marin.

Une eau douce, contenant peu de sels dissous, s'avère très efficace pour extraire par diffusion les sels présents dans la pâte. Plus une eau est pure chimiquement, telle une eau déionisée, plus elle sera efficace pour extraire des contaminants. Le processus est relativement simple : les sels contenus en solution dans les objets vont migrer dans l'eau de rinçage. Un équilibre s'établit assez rapidement entre la concentration de la solution qui imprègne l'objet et celle qui se trouve dans son environnement immédiat. C'est pourquoi il est nécessaire de procéder fréquemment au changement des solutions de rinçage et de mesurer l'efficacité du traitement à l'aide d'un conductimètre, un appareil qui mesure la pureté de l'eau. L'évolution de la mesure de rinçage en fonction du temps nous indique le moment propice pour interrompre le traitement.

Les traitements chimiques

La seconde étape consiste à éliminer les fers présents à la surface des tessons, que ce soit en raison de la présence à proximité d'un objet en fer emprisonné dans une concrétion ou de leur transformation provoquée par la modification du pH de l'eau de rinçage. Tout d'abord, un traitement par trempage dans une solution d'hexamétaphosphate de sodium à faible concentration permet la dissolution des dépôts calcaires et aide au nettoyage des tranches, ce qui facilite le remontage.

Par la suite, un traitement chimique avec un complexant permet d'éliminer le fer tachant la surface. Cette étape est effectuée surtout pour améliorer la lecture de l'objet et pour nous rapprocher de l'apparence des objets lors de leur utilisation. Un rinçage dans des bains successifs d'eau déionisée est ensuite effectué, jusqu'à ce que la mesure de la conductivité de l'eau, donc de son contenu en contaminants, soit considéré comme acceptable.

Tessons avant traitement Tessons après traitement

La restauration

Après toutes ces étapes, qui constituent en fait une longue préparation des pâtes céramiques, vient celle de restauration proprement dite. Les tessons sont alors disposés sur de grandes tables de travail selon les types de céramique. L'étude de l'assemblage permet de déterminer les possibilités de remontage. Il sera peut-être nécessaire de combler certaines zones pour des raisons structurelles ou de consolidation, et certaines céramiques devront peut-être être supportées par des formes adaptées à chaque objet pour compenser les vides.

Sans remontage, l'étude des céramiques par les chercheurs est possible, mais cette étape permet de comparer les objets du Elizabeth and Mary avec ceux provenant d'autres collections de référence. Éventuellement le remontage sera effectué, mais cette étape ne viendra que dans plusieurs années, lorsque tous les tessons emprisonnés dans les concrétions auront été dégagés et que les céramiques de l'exposition itinérante du musée d'archéologie et d'histoire, Pointe-à-Callière, seront de retour au Laboratoire et à la réserve d'archéologie du Québec.

Note : Certains termes en italiques figurent dans le glossaire.

André Bergeron et Gérard Gusset
19 février 2001

Les auteurs désirent remercier Kateri Morin, Anne-Laure Gassiot-Talabot et Gilles Simard pour leurs commentaires lors de la relecture, ainsi que Nicole Fiset pour le travail infographique de la figure 9.

Glossaire

Albarello : Récipient en poterie à paroi haute et tubulaire, légèrement étranglée, pour usage pharmaceutique.
Bandeau (rebord en) : Rebord droit et vertical à section généralement rectangulaire ou convexe légèrement plus épais que la paroi du récipient.
Dégraissant : Granulats non plastiques ajoutés à l'argile à tourner pour en diminuer la plasticité, ce qui a pour effet d'en augmenter la stabilité et de favoriser le séchage.
Futaille : Ensemble des récipients obtenus par les techniques de la tonnellerie
Goulot : Partie d'une bouteille ou d'une cruche entre l'épaule et le rebord.
Ibérique : Provenant d'Espagne ou du Portugal.
Micacé : Se dit d'une pâte céramique contenant naturellement des parcelles de mica.
Plombifère : Se dit ici d'une glaçure céramique dont l'ingrédient principal est l'oxyde de plomb.
Rhénan : Provenant de la vallée du Rhin.
Seltz (eau de) : Eau minérale gazéifiée provenant à l'origine de la région de Seltzer, en Allemagne.
Stannifère : Se dit d'une glaçure généralement blanche, rendue opaque par l'ajout d'oxyde d'étain et destinée à recouvrir la terre cuite pour en faire une faïence.

Bibliographie

Bergeron, André, L'insoutenable légèreté des bouchages : vingt fois sur le métier…, Actes du 4e colloque de l'Association des Restaurateurs d'Art et d'Archéologie de formation universitaire, Paris, 1995, pp. 85-92.
Buys, Susan, Oakley, Victoria, The conservation and restoration of Ceramics, Butterworth-Heinemann Oxford, 1993, 243 p.

Illustrations

1 (a et b)  : Deux pots d'entreposage en poterie commune rouge (remontage temporaire). Photographie : André Bergeron, Centre de conservation du Québec.
2 : Un tesson de poterie commune à glaçure verte. Photographie : Jean Blanchet, Centre de conservation du Québec.
3 : Des tessons d'amphore méditerranéenne. Photographie : Jean Blanchet, Centre de conservation du Québec.
4 : La tasse en slipware et le fragment de tasse. Photographie : Yves Bellemarre, Centre de conservation du Québec.
5 : Le pot de pharmacie. Photographie : Michel Élie, Centre de conservation du Québec.
6 : Le remontage temporaire d'une cruche bellarmine. Photographie : André Bergeron, Centre de conservation du Québec.
7 : Un tesson en grès rhénan gris. Photographie : Jean Blanchet, Centre de conservation du Québec.
8 : Un tesson de bouteille d'eau de Seltz ou d'eau de vie. Photographie : André Bergeron, Centre de conservation du Québec.
9 : Carte de la distribution géographique des différents types de céramiques découverts sur le Elizabeth and Mary.
10 : Le traitement chimique d'un tesson par trempage. Photographie : André Bergeron, Centre de conservation du Québec.
11 : Trois tessons, avant et après traitement. Remarquez à quel point l'apparence de la surface des tessons s'est modifiée après le traitement, ce qui nous permet de nous rapprocher de l'apparence des objets lors de leur utilisation. Photographies : André Bergeron, Centre de conservation du Québec.

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