L'identification de l'épave

Au moment de la découverte de l'épave de l'anse aux Bouleaux, personne n'avait idée de son identité. Ni la toponymie, ni la tradition locale n'avait conservé de traces de ce naufrage. Tels des détectives, les chercheurs ont dû recueillir tous les indices possibles afin d'élucider cette énigme.

La première étape a été de tenter de cerner l'origine du navire ainsi que la date de son naufrage. Pour ce faire, les chercheurs se sont penchés sur les objets recueillis ou observés en 1995. L'étude de la forme et la typologie des objets - des bouteilles, des fusils et un pistolet - suggéraient une date remontant à la fin du 17e siècle ou, peut-être, au début du siècle suivant. Par ailleurs, la céramique, les bouteilles à vin, les armes à feu et une écuelle en étain indiquaient une origine anglaise probable, alors qu'une pipe en terre cuite rouge et une vaigre en pin blanc dans la section préservée de la coque laissaient plutôt croire que le navire venait de la Nouvelle-Angleterre.

Ces observations ont permis d'orienter les recherches en archives. On fouilla d'abord les documents d'époque ainsi que les études historiques modernes afin de recenser les naufrages dans le golfe du Saint-Laurent. La période ciblée par l'analyse des artefacts, soit la fin du 17e siècle et le tout début du 18e siècle, correspond aux débuts des guerres intercoloniales entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre. Ceci cadrait bien avec les premières constatations faites sur le site : une origine anglaise probable et la prédominance d'objets militaires (armes à feu, etc.). Les recherches documentaires ont permis d'envisager deux possibilités : il pouvait s'agir d'un navire de la flotte de Sir Hovenden Walker qui en 1711 perdit 8 navires dans les environs de l'île aux Oeufs, à seulement 25 km en aval de l'anse aux Bouleaux, ou d'un navire de la flotte de Sir William Phips qui perdit 4 navires au retour de son siège de Québec en 1690. Les chercheurs explorèrent donc ces deux avenues tout en demeurant attentifs à d'autres possibilités.

L'étape suivante consista à confronter les détails connus des deux hypothèses retenues et les informations fournies par l'assemblage d'artefacts de l'anse aux Bouleaux. Bien qu'ils comptaient des miliciens de la Nouvelle-Angleterre, les troupes et les équipages de la flotte de Walker provenaient en majeure partie de l'armée anglaise. L'expédition de Phips, pour sa part, avait été une initiative purement coloniale et toutes les troupes étaient composées de miliciens. Les armes trouvées à l'anse aux Bouleaux pouvaient être celles d'un groupe de miliciens puisqu'elles étaient toutes différentes et que certaines avaient même été personnalisées soit par des initiales, soit par des motifs décoratifs. Par ailleurs, l'emplacement du naufrage ne cadrait pas très bien avec le récit des événements entourant la perte des navires de Walker. Selon les informations de l'époque, le matin suivant la catastrophe de l'île aux Oeufs, Walker avait déjà un bilan détaillé des pertes, ce qui aurait été assez difficile à évaluer si un navire s'était perdu à l'anse aux Bouleaux, compte tenu de la distance entre ces deux lieux. Il semblait donc, de prime abord, que l'hypothèse d'un navire de la flotte de Phips était la plus probable.

La confirmation de cette hypothèse est venue lorsqu'on compara des initiales apparaissant sur deux objets à une liste des soldats ayant pris part à l'expédition de Phips, compilée au 19e siècle par W. K. Watkins. Un des objets, un fusil, arborait les initiales « CT » sur une petite plaque de plomb. L'autre objet, une écuelle, portait sur sa poignée trois lettres placées en triangle : M, I et S. La position des lettres nous indiquait que les initiales du propriétaire étaient « IM » (le « I » aurait toutefois pu être un « J ») et que celles de sa femme étaient « SM » (voir la rubrique Intervention archéologique de 1995). De tous les noms répertoriés par Watkins, seulement trois pouvaient correspondre à ces initiales : Caleb Trowbridge et Cornelius Tileston pour le « CT » et Increase Mosley pour le « IM ». Or, les deux derniers, Tileston et Mosley, faisaient partie de la même compagnie, la compagnie de Dorchester, Massachusetts, dont une grande partie disparut sans laisser de traces lors d'un naufrage. De plus, la femme de Mosley se prénommait Sarah, ce qui concorde avec les initiales de l'écuelle. Les fouilles archéologiques devaient confirmer que l'épave de l'anse aux Bouleaux faisait bel et bien partie de la flotte de Phips et que ce navire transportait la compagnie de Dorchester. Près d'une dizaine d'objets portent des dates, toutes antérieures à 1690, et une quinzaine d'autres portent des initiales qui peuvent être rattachées à la liste des soldats de Dorchester.

Si nous savons que le navire perdu à l'anse aux Bouleaux transportait la compagnie de Dorchester, nous ne savons toujours pas avec certitude quel était le nom de ce navire. Selon Cotton Mather, qui écrit en 1697, quatre navires furent perdus au retour de Québec : un premier disparut sans laisser de traces, un autre fit naufrage mais la plupart des hommes furent sauvés par un autre navire, un troisième fit naufrage avec un seul survivant qui ne revint à Boston que plusieurs années plus tard après une période de captivité, et un quatrième, celui du capitaine Rainsford, se perdit à l'île d'Anticosti alors qu'une partie de l'équipage revint à Boston le printemps suivant.

La perte de quatre navires est confirmée par les archives du General Court du Massachusetts qui, de plus, nous donnent le nom des navires : le Mary, un brigantin d'environ 60 tonneaux dont le capitaine était John Rainsford, le Mary Ann, un ketch d'environ 70 tonneaux, le Hannah and Mary, un ketch de 40 tonneaux et le Elizabeth and Mary, une barque de 45 tonneaux.

Les recherches en archives ont permis d'associer les compagnies de miliciens disparues en entier ou en partie aux différents naufrages mentionnés par Mather et aux navires apparaissant dans les archives du General Court : une partie de la compagnie de Plymouth périt à l'île d'Anticosti avec le Mary du capitaine Rainsford ; une poignée d'hommes de la compagnie de Newbury se noyèrent lors du naufrage du Mary Ann alors que le plupart des passagers furent sauvés par un autres navire ; la compagnie de Dorchester disparut sans laisser de traces ; et un seul membre de la compagnie de Roxbury, Samuel Newall, revint à Boston, en 1695, remis en liberté par les Français après avoir été fait prisonnier par les « Indiens ».

Malheureusement, les informations disponibles à l'heure actuelle ne nous permettent pas de déterminer à bord de quel navire se trouvaient les compagnies de Dorchester et de Roxbury. L'épave de l'anse aux Bouleaux pourrait donc être le Elizabeth and Mary ou le Hannah and Mary, tous les deux construits en Nouvelle-Angleterre. Toutefois, les investigations continuent et les chercheurs suivent présentement quelques pistes intéressantes... C'est donc une histoire à suivre.

Marc-André Bernier
Automne 1998.

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