La conservation des artefacts (1997)

Les traitements effectués sur les quelques 1000 objets prélevés en 1996 ont permis aux spécialistes du Centre de conservation du Québec d'accumuler des connaissances bien spécifiques sur le site de l'anse aux Bouleaux, connaissances qui reflètent les caractéristiques propres à son milieu d'enfouissement et à son environnement marin. L'étude du site et le traitement d'une quantité représentative d'objets ont conduit à une meilleure compréhension de leurs altérations. Ainsi, certains types d'objets tels les verres, généralement sans problèmes, sont ici beaucoup plus fragiles que prévu. Lors de la deuxième saison de fouille, une attention particulière leur a été accordée (voir la rubrique Maladie du verre).

L'influence de l'environnement marin sur le traitement des objets

Trois facteurs environnementaux étaient à considérer à l'anse aux Bouleaux : la concentration en sels, la quantité de fer soluble et l'écart de pH entre l'eau de la mer et l'eau de la rivière, leur nouvel environnement au centre de pisciculture.

L'eau de mer (l'eau salée) contient évidemment une certaine concentration de sels, évaluée globalement entre 32 et 36 ‰ (parties pour mille). Il ne s'agit que d'une valeur théorique et, pour preuve, voici quelques autres valeurs déjà observées :

Sites marins en général32 - 36 ‰
Méditerrannée 38 - 39 ‰
Mer rouge41 ‰
Anse aux Bouleaux19 ‰

Selon les résultats des analyses obtenus en 1996, l'eau de l'anse aux Bouleaux a une concentration en sels moyenne, malgré la proximité de la rivière Baie-Trinité. On a constaté, entre autres, que les matériaux poreux se sont dessalés très rapidement. Par contre, les concrétions gardent emprisonnées de fortes concentrations de sels.

Un autre facteur particulier était la forte teneur en fer de l'eau qui résultait vraisemblablement de l'altération des objets ferreux. Il semble que le fer en se corrodant se décompose et que le lent mouvement de l'eau dans le sol d'enfouissement draîne les fers solubles dans les structures poreuses des autres matériaux. Ce phénomène expliquerait aussi la disparition d'un grand nombre d'objets ferreux de même que la contamination des verres, des céramiques, des briques et d'un bon nombre d'objets en bois qui présentaient une teinte orangée.

Par ailleurs, les tests ont démontré que le pH de la rivière Baie-Trinité est plus acide que celui de l'eau de mer, ce qui a favorisé la transformation des fers solubles en oxydes de fer de même que les changements dans la couleur des objets.

Les installations

Le centre de pisciculture, transformé pour l'occasion en laboratoire de terrain, était une infrastructure qu'il est rarement donné d'avoir à sa disposition pour le soin des objets archéologiques subaquatiques. Ces locaux ont servi de laboratoire d'archéologie et de conservation, en plus d'être utilisés comme aires temporaires d'entreposage des objets. Les objets prélevés à l'anse aux Bouleaux devaient être conservés dans l'eau. C'est pourquoi le centre représentait une ressource inespérée. Il offrait 18 bassins intérieurs de 4 m2 et 2 bassins extérieurs de 10 m2, profonds d'environ un mètre.

La première règle d'or pour la conservation d'un objet archéologique est de le garder dans des conditions similaires à celles de son lieu d'enfouissement. Un objet trouvé humide sera gardé humide. Un objet sec sera gardé sec. Un objet gorgé d'eau, comme ceux trouvés lors de fouilles sous-marines, sera conservé dans l'eau. Plus les conditions d'entreposage sont similaires, meilleures sont les chances de le conserver.

Pour utiliser au maximum les possibilités des installations, chaque type de matériau a été étudié ainsi que son comportement face aux différents traitements de conservation. Trois types d'entreposage ont été privilégiés. Le premier utilisait les bassins tels quels, alimentés par l'eau de la rivière qui circulait continuellement. Cette méthode convenait pour les os, les cuirs, les cordages. Le deuxième type d'entreposage consistait à remplir des bassins avec l'eau de la rivière afin d'effectuer progressivement le dessalement des objets, tout en ajustant le pH de cette eau à celui de l'eau de l'anse. Y étaient placés les objets affectés par la transformation des fers, comme les céramiques, les briques, les pierres et les bois. Le troisième type d'entreposage était destiné aux objets en plomb et aux verres qui étaient gardés dans des bassins contenant de l'eau de mer. Les plombs étaient déjà couverts d'une couche de corrosion « passivante », c'est-à-dire qu'ils étaient enveloppés d'une couche de corrosion homogène, dense et souvent très fine qui isolait le métal sain de son milieu extérieur. Cette couche protégeait déjà les plombs et ceux-ci devaient être conservés ainsi, du moins pour la durée du terrain. Quant aux verres, qui ont mal réagi au rinçage de 1996 sur le terrain, ils ont été de préférence conservés dans l'eau salée pour les stabiliser, en évitant tout changement brusque, et ont reçu un traitement plus approprié à leur retour à Québec. Normalement, un rinçage à l'eau claire cause peu de difficultés pour ce type de matériau. Pourtant, en les mettant dans l'eau de la rivière, les fers solubles se sont transformés en oxydes de fer, un produit de corrosion plus volumineux. Cette transformation a créé des tensions dans la structure de la surface altérée des verres et a provoqué un écaillement de la matière.

Comme on peut le constater, une meilleure connaissance des matériaux et de leur état général d'altération permet de mieux réagir sur le terrain. Encore une fois, les premiers gestes sont déterminants pour la sauvegarde de ce patrimoine.

La formation des bénévoles

En juin 1997, des bénévoles ont reçu une formation intensive sur les objets provenant de sites marins et, plus particulièrement, du site de l'anse aux Bouleaux. Ils sont donc arrivés au laboratoire avec certaines connaissances de base et ont pu être initiés aux différentes étapes du travail de restauration sur le terrain : l'observation minutieuse des objets; la description écrite détaillée des modes d'assemblages, de la technologie de fabrication, de l'altération de la matière, etc.; l'emballage adapté à chaque objet, etc.

Le traitement des objets

Les bénévoles ont d'abord commencé par traiter des objets simples, puis, selon l'acuité et l'assurance de chacun, on leur a confié des objets plus complexes. Dans le présent contexte, un objet simple, c'était un objet formé d'un seul matériau, dont l'altération était peu avancée ou facile à stabiliser. Cet objet était sans assemblage et présentait des techniques de fabrication simples, comme par exemple une balle de plomb. Avec les céramiques, cela se compliquait un peu. La glaçure peut être différente de la pâte par sa porosité ou par son aspect de surface. De plus, les tessons peuvent indiquer la forme de l'objet. Il y avait donc plus d'informations à relever lors de leur description. Encore plus complexes étaient les objets de fer corrodés parce que la gangue de corrosion empêchait d'en comprendre la forme. On peut, par conséquent, imaginer les multiples détails à noter lorsqu'on décrit une chaussure de cuir ou un fusil pris dans une concrétion. Plusieurs matériaux y sont présents et enchevêtrés, interagissant sur le plan chimique et physique. Par exemple, la corrosion métallique, volumineuse, crée des tensions sur le bois d'un fusil et peut le faire éclater, mais on doit tout de même essayer de comprendre sa forme originelle. Ce sont donc des objets qui nécessitaient un oeil exercé pour en saisir toutes les facettes afin de trouver les meilleurs moyens de conservation à appliquer. Petit à petit, l'expérience de chacun s'accumulant, les bénévoles sont parvenus à une meilleure connaissance des objets et de leur traitement.

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