L'événement historique dans les noms et lieux du Québec*

L'événement et les personnages historiques entourant le passage de l'amiral Phips en Nouvelle-France sont aujourd'hui associés à plusieurs lieux répertoriées dans le dictionnaire illustré des Noms et Lieux du Québec. Si le nom de Phips n'apparaît pas dans le dictionnaire, Québec et Frontenac y figurent, de toute évidence. Mais ce ne sont pas les seuls, une trentaine de noms de lieux divers s'y rapportent. Grâce à la collaboration de M. Denis Tremblay, anciennement secrétaire de la Commission de toponymie du Québec, il a été possible de repérer ces lieux. Ils témoignent, bien sûr, du siège de Québec, mais aussi de la destruction de Port-Royal (aujourd'hui Annapolis) en Acadie, de la résistance de la communauté de Rivière-Ouelle, de l'échange de prisonniers anglais et français à la suite des hostilités et, enfin, de la destruction du poste de traite et de pêche de Louis Jolliet à l'île d'Anticosti !

Le siège de Québec

Le principal héros est sans nul doute Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau. Il est alors le gouverneur général de la Nouvelle-France. Louis Hector de Callière est, quant à lui, le gouverneur de Montréal, tandis que Claude de Ramezay est celui de Trois-Rivières. Peu avant le début des hostilités, ces derniers sont sommés par Frontenac de lui prêter main forte à Québec, avec l'aide de leurs troupes et de leurs milices. Philippe de Rigaud de Vaudreuil est alors le colonel des troupes de la Nouvelle-France et le bras droit de Frontenac. Il commande entre autres plusieurs raids chez les Iroquois.

Trois des frères Le Moyne, Charles, Jacques et Paul, ont tous participé activement à la défense de Québec. Charles, premier baron de Longueuil, est capitaine lors des combats. Secondé par des Hurons et des Abénaquis, il est affecté, entre autres, à surveiller les mouvements de la flotte de Phips. Jacques, sieur de Sainte-Hélène, est un militaire de carrière et un des commandants du massacre des habitants de Corlaer, aujourd'hui Schenectady dans l'État de New-York. Cette ville est attaquée à l'hiver 1690, en représailles pour le massacre de Lachine survenu l'été précédent. Durant le siège de Québec, c'est apparemment Sainte-Hélène qui abat d'un boulet de canon le pavillon du navire amiral de Phips, le Six Friends. Blessé durant la bataille, Sainte-Hélène meurt peu après la victoire. Leur frère Paul, sieur de Maricourt, pour sa part, revient d'une expédition à la baie d'Hudson, à bord d'un navire commandé par le Sieur Bonaventure et appartenant à un riche marchand de Québec, Charles Aubert de la Chesnaye.

Lors du siège de Québec, Pierre de Saint-Ours est premier capitaine des troupes; Daniel d'Auger de Subercaze est major; Rémy Guillouet d'Orvilliers est capitaine des gardes; Pierre Descayrac, Philippe Clément Du Vuault de Valrennes, René-Louis Chartier de Lotbinière, Joseph et François Desjordy de Cabanac sont tous capitaines. Joseph-François Hertel de La Fresnière qui avait déjà, au cours de l'hiver précédent, mené une expédition et attaqué le bourg fortifié de Salmon Falls au nord de Boston, et Ignace Boucher de Grosbois, le fils de Pierre Boucher seigneur de Boucherville, participent également à la défense de Québec. Le sieur de Clermont est, quant à lui, un lieutenant « réformé »; il est tué à la Canardière, le 18 octobre 1690.

Il est intéressant de rappeler qu'au moment du siège, l'intendant de la Nouvelle-France est Jean Bochart de Champigny et que l'évêque de Québec est Jean-Baptiste de la Croix de Chevrières de Saint-Vallier, le successeur de monseigneur François de Laval qui s'était retiré de la vie publique depuis quelques années pour cause de maladie. Saint-Vallier écrit durant cet épisode militaire une lettre pastorale pour « disposer les peuples de ce diocèse à se bien défendre contre les Anglais ». Enfin, dans sa relation sur le siège de Québec, Jeanne-Françoise Juchereau de La Ferté, soeur hospitalière de l'Hôtel-Dieu, décrit bien l'atmosphère tendue qui régnait parmi les membres du clergé durant le siège :

« Le père Frémin [Jacques Frémin était un Jésuite], notre confesseur, ne sortait point de chez nous, il y passait la nuit pour consumer les hosties consacrées, si les Anglais se rendaient maîtres de la place, afin d'empêcher la profanation. Il nous donnait la dernière absolution dès que le péril augmentait, s'efforçait de nous rassurer par des motifs de confiance. »

La destruction de Port-Royal

Lors de la prise de Port-Royal, Louis-Alexandre Des Friches de Menneval est gouverneur de l'Acadie. Il est fait prisonnier, amené à Boston, puis libéré en 1691. Louis Geoffroy est Sulpicien, architecte amateur, fondateur d'écoles et curé. Il voit son œuvre détruite par les soldats de Phips. Claude Trouvé, ordonné prêtre par monseigneur de Laval, est lui aussi à Port-Royal lors des hostilités et il est fait prisonnier par les Anglais. Quelques mois après, il fait partie des otages que Phips embarque avec lui quand il vient attaquer Québec.

La résistance de la communauté de Rivière-Ouelle

Au cours de la guerre anglo-américaine de 1689-1697, plusieurs établissements côtiers de la Nouvelle-France sont détruits; c'est le cas, entre autres, de la communauté de « l'île de Percé ». Toutefois, à Rivière-Ouelle, sous la conduite de leur curé, Pierre Francheville, les habitants repoussent un détachement de la flotte de Phips quelque temps avant le siège de Québec. En voici le récit fait par Gédéon de Catalogne, publié dans la Collection de Mémoires et de Relations sur l'histoire ancienne du Canada en 1871 et rapporté par l'historien Ernest Myrand :

« À la Rivière-Ouelle, le sieur de Francheville, curé, prit un capot bleu, un tapabord, un fusil en bon état, et se mit à la tête de ses paroissiens. Ils firent plusieurs décharges sur les chaloupes qui furent contraintes de se retirer au large avec pertes, sans avoir blessé un Français. »

L'échange de prisonniers anglais et français après le siège de Québec

Il faut d'abord savoir qu'en remontant le fleuve vers Québec, la flotte de Phips croise un navire qu'elle capture aussitôt. L'embarcation transporte plusieurs personnes dont la femme de Jolliet, Claire Bissot, et sa belle-mère, « mademoiselle » de Lalande. À bord du Six Friends de Phips, celles-ci assistent au bombardement de Québec. À la fin des hostilités, le 24 octobre, au moment où Phips s'apprête à retourner à Boston, mademoiselle de Lalande lui suggère de procéder à un échange de prisonniers. Elle sert d'intermédiaire entre Phips et Frontenac et permet l'échange d'une quinzaine de Français. Parmi ceux-ci, on retrouve notamment le père Trouvé, qui avait été fait prisonnier à Port-Royal. Parmi les Anglais, il y a surtout des militaires, mais aussi une jeune fille du nom de Sarah Gerish. La courte vie de cette dernière est racontée par Jeanne-Françoise Juchereau de La Ferté, dans sa relation du siège de Québec. Entre autres, il est mentionné qu'elle avait été adoptée par madame de Champigny et confiée aux Hospitalières de l'Hôtel-Dieu. Il semble que c'est avec regret que la petite prit le chemin du retour et qu'elle mourut peu après.

La destruction du poste de Louis Jolliet et le récit du naufrage du Mary et du sauvetage de son équipage à l'île d'Anticosti

Louis Jolliet, véritable explorateur de l'Amérique du Nord et découvreur du Mississippi, possède à l'époque plusieurs postes de commerce et de pêche, entre autres à l'île d'Anticosti et dans les îles de Mingan, où il séjourne chaque été avec sa famille. L'historien Ernest Gagnon raconte que ces postes sont détruits par la flotte de Phips en route vers Québec. Ironie du sort, au retour de Phips vers Boston, sa flotte est dispersée par le mauvais temps et un de ses navires, le brigantin Mary, fait naufrage sur la pointe ouest de l'île d'Anticosti.

Un autre historien, Alain Grandbois, raconte les événements entourant le naufrage du Mary sur l'île d'Anticosti :

« En se rendant à Québec, les Anglais avaient brûlé ses établissements de Mingan et d'Anticosti. Ils furent cependant les premiers à souffrir de cette vaine violence. Lors de la retraite de la flotte de Phips, un certain capitaine Rainsford fit naufrage sur les côtes de l'île. Son équipage comptait soixante-sept hommes. Ils errèrent longtemps sur les rochers des falaises, coururent les forêts, parvinrent enfin au poste de Jolliet. Tout était en cendres. L'hiver venait, les tempêtes, la neige. Ils élevèrent un abri, luttèrent contre le froid, la faim. Au printemps, quarante hommes avaient succombé. Alors cinq des survivants montèrent à bord d'une mauvaise barque qu'ils avaient construite avec les débris du naufrage et purent enfin, après six semaines d'une épouvantable navigation, rejoindre la côte américaine. Un vaisseau de Boston, chargé de secourir ceux qui étaient demeurés dans l'île y trouva dix-sept hommes rongés par le scorbut et la folie. La petite vérole avait tué les autres. »

Aujourd'hui, trois toponymes rappellent l'établissement de Jolliet sur l'île d'Anticosti : la baie Jolliet, la pointe aux Anglais et la rivière à l'Huile. Il semble même qu'à l'embouchure de cette rivière on puisse retrouver aujourd'hui encore certains vestiges du poste de traite de Jolliet ...

* Les noms en italiques sont répertoriés dans le dictionnaire Noms et lieux du Québec.

Sources

Noms et Lieux du Québec, Dictionnaire illustré, Commission de toponymie du Québec, Les Publications du Québec, Québec, 1994.
Le Dictionnaire biographique du Canada, tome 1 : 1000 à 1700, Les Presses de l'Université Laval, Sainte-Foy, 1967.
Gagnon, Ernest, Louis Jolliet, Éd. Beauchemin, 1946.
Grandbois, Alain, Né à Québec... Louis Jolliet (récit), Albert Messein éd., 1933.
Myrand, Ernest, 1690. Sir William Phips devant Québec : Histoire d'un siège, Librairie Beauchemin, 1925.

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